Actuellement, tout le monde parle du transfert record de Neymar. Est-ce qu’il possible qu’un Africain coûte autant que le Brésilien un jour ?

Ce serait difficile parce que vous avez vu les grands noms de football en Afrique notamment Didier Drogba, Samuel Eto’o, Emmanuel Adébayor, Seydou Keita… des joueurs qui ont joué dans les clubs Top 5 mondiaux.  Il est difficile qu’ils atteignent 60 millions d’euros en matière de transfert. Ce n’est pas parce qu’ils sont moins talentueux que les autres. Eto’o aurait pu gagner le Ballon d’Or s’il était un Européen ou un Sud-Américain. Il y a le contexte qui joue aujourd’hui.

Un joueur africain qui joue pour son pays africain est moins côté qu’Africain qui joue pour une nation européenne.

Michel Séri de Nice, lauréat du Prix Marc-Vivien Foé, une récompense décernée au meilleur joueur africain de Ligue 1 française par Rfi. Vous voyez le prix que ses potentiels recruteurs mettent sur lui et que son club refuse. S’il jouait pour un grand pays de football européen ou américain, il se vendra très cher.

Yves Rodhes

Yves Rodhes

Au même moment un autre africain, joueur de l’équipe de France se vendra plus cher. Prenons l’exemple de Timoué Bagayoko transféré de Monaco à Chelsea. La différence est aussi au niveau, je ne dirai pas de la couleur de la peau, mais de votre nation.  Un joueur africain qui joue pour son pays africain est moins côté qu’Africain qui joue pour une nation européenne.

Tout cela, il va falloir que la Confédération africaine de football (CAF), les fédérations nationales  et les clubs africains réfléchissent pour mieux se valoriser.  L’actif d’un club, ce sont les joueurs.  Le montant de transfert ne va pas dans la poche de l’agent mais dans les caisses du club d’où part le joueur.

Les clubs doivent se battre pour valoriser leurs joueurs, mieux les payer, disposer des infrastructures modernes de formation à la base et espérer gagner gros lors des transferts. Il y a cette mentalité chez les Européens, ce qui fait qu’il est difficile d’acheter un joueur africain très cher.

Un joueur qui gagne par exemple cinq ou dix millions F CFA par mois, un club européen ne peut se présenter pour l’acheter à moins de trois cent millions F CFA. Tout cela compte.

Qu’est-ce qu’il faut faire concrètement pour que dans quinze ou vingt ans, on ait des joueurs africains transférés à leur juste valeur pouvant égaler le record de Neymar ?

La première des choses, et la CAF vient d’en décider, le changement du  calendrier d’organisation de la CAN. C’est une bonne chose qu’elle ait lieu maintenant à l’été. Et ceci à partir de 2019 au Cameroun. Organiser cette compétition en janvier-février constitue une barrière pour les clubs européens de mettre beaucoup de sommes sur les joueurs africains. Car ils disent qu’en janvier, ils partiront pour la CAN chaque. Un premier pas vient d’être franchi.

Il faut revoir maintenant la formation des jeunes. Et y mettre beaucoup de moyens, développer les infrastructures sportives de qualité.  Doter les  compétitions continentales de ressources financières afin qu’elles soient attrayantes. Afin que les clubs puissent disposer de moyens pour valoriser leurs joueurs. Un joueur qui gagne par exemple cinq ou dix millions F CFA par mois, un club européen ne peut se présenter pour l’acheter à moins de trois cent millions F CFA. Tout cela compte. Il faut donner des moyens aux clubs de mieux rémunérer leurs joueurs.

Pourquoi les Africains de façon générale ont-ils des difficultés à avoir de bons agents ?

Le problème n’est pas pour autant pourquoi ils ont des difficultés à avoir de bons agents. Mais disons que le niveau de formation en Afrique est encore très bas. Il y a certes beaucoup de talents, beaucoup de potentialités, mais le niveau de la formation n’est pas valorisé. Il va falloir donc que les clubs et les Fédérations nationales mettent en pratique la formation  des jeunes avec les moyens modernes d’aujourd’hui, qu’ils mettent en place de grands clubs comme l’ont été dans le temps l’ASEC Mimosa d’Abidjan, Orlando Pirante en Afrique du Sud et autres. Il faut à ce niveau que les joueurs soient valorisés par leur club afin que les grands clubs européens puissent être attirés.

L’exposition en Afrique n’est pas aussi forte comme on peut l’avoir par exemple en Amérique du Sud avec des clubs tels que San Paolo, Corinthiens, Boca Junior. Aujourd’hui, il y a certes des agents qui reviennent vers l’Afrique, mais on se dit que les joueurs africains mettront du temps, un ou deux ans, pour se faire polir, et de très grands agents comme Georges Mendes, Mino Raiola ne sont pas attirés par ces jeunes-là. Aujourd’hui ils passent par certains intermédiaires d’abord.

Yves Rodhes

Yves Rodhes

Ce sont les joueurs qui vont vers les agents ou bien c’est l’inverse qui se passe ?

Ce qui doit se faire c’est l’inverse. Ce sont les agents qui doivent aller vers les joueurs. Les agents ou leurs structures de recrutement scrutent le championnat des jeunes pour détecter les talents. Une fois cette phase de détection est terminée, on les prend en charge, leur met en place un plan de carrière. Aujourd’hui, les agents, les grandes agences de réseaux se retrouvent lors des grandes compétitions internationales comme les CAN et Mondial  U17, U20 pour la supervision.

Les agents africains ne pèsent pas. Cela est dû à quoi ?

Vous ne pouvez peser que quand vous avez de très grands joueurs. Aujourd’hui quand on parle de Mino Raiola, de Jorge Mendes, c’est parce qu’ils peuvent citer dans leur carnet d’adresse de grands noms. Avec cela vous pouvez tout faire bouger. Quand vous avez un Zlatan Ibrahimovic ou un Cristiano Ronaldo à proposer, tous les présidents de grands clubs courent derrière vous.

Nous avions eu de très grands agents en Afrique que nous avions respectés. On peut citer, entre autres,  Pape Diouf, Thierno Seydou. Ils ont fait leur preuve. Aujourd’hui, il faut renouveler la gamme après les périodes fastes des Didier Drogba, Samuel Eto’o Fils, Emmanuel Adébayor…

Maintenant, quels sont ceux qui émergent et qui peuvent vous permettre de vous ouvrir les cercles fermés ? Quand vous prenez Jorge Mendes, il vous citera parmi ses clients Cristiano Ronaldo, Quaresma, José Mourinho… Chez Mino Raiolo, on a Zlatan Ibrahimovic, Paul Pogba, Blaise Matuidi,  Mario Balotelli etc. Est-ce que vous voyez un peu. C’est le joueur qui fait aussi l’agent.

Dans le temps, quand Pape Diouf avait les Drogba et autres, il était parmi les grands agents africains. Il est arrivé à être président de Marseille grâce à cela. Aujourd’hui, il faut beaucoup plus de talents en Afrique que les agents soient visibles sur l’échiquier mondial.