Nombre de musiciens nigérians de notre temps affirment très souvent qu’ils tirent inspiration de la musique de Fela Kuti, mais pas nécessairement de son mode de vie assez controversé qui est très souvent abordé. Cependant, il est surprenant de constater que ces musiciens nigérians, même lorsqu’ils tiennent Fela pour source d’inspiration, n’abordent jamais dans leurs chansons les questions sociales et politiques pertinentes sur lesquelles Fela chantait. Peut-être estiment-ils que les efforts fournis par Fela soient largement suffisants. Quoi qu’il en soit, une musique reflète son époque, et devrait donc aborder les préoccupations actuelles de son milieu.

Pour les Nigérians, les temps ont changé, mais le pays fait toujours face aux mêmes défis que par le passé. Les choses en sont à un point où la situation en l’état, même lorsqu’elle appelle des mesures d’urgence, est considérée comme normale. La situation d’hier est la même aujourd’hui. Le changement devient donc un mot insaisissable.

Ceux des musiciens nigérians qui choisissent de traiter de ces défis, de la corruption, de la souffrance et de la désolation qui caractérise le pays signent très probablement l’arrêt de mort de leur carrière. Il semblerait que les Nigérians soient las d’entendre chanter leurs problèmes ; ils souhaitent oublier leur souffrance. Et s’il y a une chose que les musiciens nigérians savent bien faire, c’est produire une musique divertissante qui parle d’argent, de luxe tapageur, de la vie des célébrités — à laquelle l’on estime qu’il faille aspirer —, de femmes et du bon temps, tout en attribuant à Dieu leur succès. Il est pratiquement impensable qu’un artiste de l’acabit du légendaire Fela puisse aborder de tels sujets.

Plus tôt cette année, le musicien nigérian Tuface Idibia devait participer à une manifestation contre le gouvernement du Président Muhammadu Buhari. La nouvelle d’une éventuelle participation de Tuface à cette manifestation a fait le buzz et provoqué des débats en ligne. De nombreux jeunes étaient donc prêts à se joindre à la manifestation, mais Tuface s’est rétracté à la dernière minute, un choix qui lui a valu beaucoup de raillerie. Cette situation a provoqué un débat houleux sur les musiciens nigérians et leur tendance à se distancer de toute forme de militantisme dans le pays. De nombreuses personnes ont qualifié Tuface de poltron et ont comparé ses agissements aux actions de l’intrépide Fela Kuti qui défiait en permanence le gouvernement.

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La bonne gouvernance reste une question d’actualité au Nigéria, un pays dont l’histoire est sérieusement marquée par l’instabilité politique. La religion et la musique sont devenues d’importantes sources de réconfort pour beaucoup de Nigérians, lesquels se sentent marginalisés par la classe politique. En ce qui concerne la religion, l’évangile de la prospérité a le vent en poupe. Quant à la musique, elle se doit de contenir un message qui captive l’imagination des mélomanes et devrait pouvoir emmener les gens à oublier la morosité ambiante.

Il est toujours possible d’arguer que toutes ces choses contre lesquelles Fela s’insurgeait en chanson sont toujours visibles aujourd’hui, pourquoi donc continuer à chanter dessus, puisque rien ne change de toute façon ? D’ailleurs, il n’y a probablement personne qui puisse chanter pareillement à Fela sur la situation du Nigéria, mais le changement passe par une discussion franche et honnête au sujet des problèmes auxquels nous faisons face, même au sein des industries de la musique, des arts et de la culture.

Cependant, le Nigéria en tant que nation a toujours été en dialogue permanent avec lui-même, depuis l’indépendance jusqu’aujourd’hui, mais le changement n’est jamais au rendez-vous selon toute vraisemblance. Il semble également exister un certain égoïsme ; les Nigérians ne sont pas prêts à défendre et, au besoin, à mourir pour les nobles causes qui leur tiennent à cœur. Fela, lui, était confronté à un régime militaire plus sinistre, mais face auquel il se devait quand même d’être militant. À une époque où les réseaux sociaux semblent représenter une plateforme clé pour les débats politiques, il est évident qu’il lui manque quelque chose à cette scène musicale où des questions telles que l’état du pays et la corruption ont été reléguées au second plan.