Fela Kuti ou Fela Anikulapo Kuti vit toujours au Nigéria. Nombreux sont ceux qui affirment qu’il était un prophète, un prophète qui disait les choses comme elles étaient, sans ambages. Beaucoup de Nigérians et d’Africains adhèrent à cette vérité, laquelle est présente dans tous les titres produits par cet artiste, qu’il s’agisse de « Suffering and smiling » ou d’« International thiefthief ». La musique de ce dernier, marquée par une angoisse existentielle vis-à-vis de l’État du Nigéria, dénonçait la corruption. Fela n’a jamais hésité à citer des noms, et même l’actuel président du Nigéria, Muhammadu Buhari, n’avait pas réussi à échapper aux critiques acerbes de l’artiste. C’était dans les années 1980.

Lorsqu’un pays réussit à trouver des solutions aux problèmes socioéconomiques qui l’ont miné pendant des décennies, c’est une preuve qu’il avance. Malheureusement, tel n’est pas le cas du Nigéria, un pays qui ne cesse de commettre à répétition les erreurs du passé, tandis que des situations qui ailleurs auraient déclenché une révolution n’ont réussi à déclencher ici que des rumeurs.

Les rythmes chargés de Fela, lorsqu’ils vous parviennent aux oreilles, sont nettement distincts de toute autre musique que vous aurez écoutée, une authenticité qui justifie son statut de roi du genre musical Afrobeat. Mais, au-delà des nombreux instruments, ouvertures et symphonies qu’il a créés, il y a ces paroles profondes qui n’interviennent qu’une dizaine ou une quinzaine de minutes après le début du titre. Ce sont ces paroles qui l’ont gravé dans la mémoire de chaque Nigérian. La musique de Fela n’était pas juste du divertissement, mais aussi une forme d’activisme ; elle dénonçait toute forme d’oppression, de la dictature qui régnait dans le pays jusqu’au colonialisme.

Ces paroles « Demleavesorrow, tears and blood. Demregulartrademark » (ils laissent dans leur sillage le chagrin, leur marque déposée), lesquelles font référence au gouvernement nigérian, sont encore très pertinentes aujourd’hui. Depuis quelques années, on accuse le gouvernement nigérian d’avoir tué un grand nombre de manifestants pro-biafrais et de musulmans chiites dans l’état de Kaduna, qui se trouve dans la partie septentrionale du pays. Le pays a aussi été frappé de plein fouet par une récession, et pour ceux qui étaient déjà nés dans les années 1980, l’histoire ne faisait que se répéter.

Si Fela était encore en vie, il serait très certainement en pleine confrontation avec un vieil ennemi, Buhari. Il n’existe pas de grande différence entre la situation des années 1980, l’époque de Fela, et l’état actuel des choses. La plupart des problèmes auxquels le Nigéria était confronté persistent toujours, des questions liées à la gouvernance jusqu’à la pauvreté, en passant par corruption endémique qui mine les secteurs public et privé.

Alors que nous commémorons la mort de cette légende de la musique, en ce début du mois d’Août, la musique de Fela continuera d’être jouée, nous rappelant de la nécessité de dire aux autorités leurs quatre vérités, et de critiquer en permanence l’état actuel de la gouvernance au Nigéria.