Chez les peoples de la forêt, comme partout ailleurs d’ailleurs, il existe des aliments dits de noblesse. Ceux-là dont la consommation obéit à un rituel bien organisé et rigide et n’est pas l’apanage de tous. Il en est ainsi de la vipère, ce reptile paré de tant de vertus et dont la place dans l’alimentation renseigne sur le degré de considération qui est la sienne aux yeux des peuples Beti du Cameroun. Ce peuple qui vit aux confins du Sud Cameroun ainsi qu’au nord du Gabon et même en Guinée Equatoriale et au Congo.

Une vipère décapitée en brousse (Crédit Maxime Domegni)

Une vipère décapitée en brousse (Crédit Maxime Domegni)

Consommer de la vipère signifie en premier lieu la capturer. Ce qui n’est pas une mince affaire vu qu’il est devenu rare et fait peur à première vue, bien qu’il donne l’air d’un animal inoffensif. Pour le chercheur Luc Mebenga Tamba de l’Université de Yaoundé I, l’attraper relève même de l’exploit vu que la vipère reste un animal dangereux. Il explique que son caractère paisible lui confère aux yeux des Beti des qualités de dignité et de noblesse permettant de le considérer à la consommation comme «un aliment qui nous donne le modèle de la vie à savoir une vie sans violence, sans agression».  

C’est ainsi que pour la cuisiner, un rituel est à observer, surtout si l’on prend en compte que «la vipère est source d’un certain nombre d’éléments qui nous permettent de résoudre des problèmes de santé». C’est le cas par exemple avec son venin ou ses crochets qui servent aux tradipraticiens comme moyens de scarification en lieu et place de la lame de rasoir. Toutes choses qui confèrent donc à la consommation de la vipère une attention particulière, au point où, souligne le chercheur, étant donné que la valeur d’un chef de famille se mesure aussi au niveau de son alimentation, la société beti a fait de la consommation de la vipère le «signe d’une certaine réussite sociale». Pas moins !

Une consommation interdite de fait aux non-initiés. Le chercheur Luc Mebanga Tamba en explique le rituel d’initiation : « Les anciens consommateurs font préparer le plat et, pour des raisons d’exploits que vous avez commis pour montrer votre bravoure, il y a un rite qui veut que compte tenu de ces exploits, vous méritez la considération d’homme accompli. Après ce discours, un ancien récupère un morceau dans la marmite et vous l’introduit dans la bouche, avant de vous en faire boire la sauce. C’est un geste qui vous pare à d’éventuels problèmes ». Là est une première étape suivie par une autre sur les interdits qui entourent la consommation : « Consommer la vipère le soir est un acte de rassemblement et de solidarité. Ce qui permet autour d’un plat de rechercher les solutions aux problèmes et la réflexion sur l’organisation de la vie en communauté ». Mais là n’est pas le seul interdit car aucune partie de cet animal ne doit se retrouver à la poubelle. Surtout pas les os car ils « contiennent le venin et non la moelle. Dans la pratique, ces os pointus peuvent causer des accidents ». Il faut donc, préconise le chercheur, « l’enfouir dans un trou afin d’éviter que d’autres ayant des idées retors n’y aient accès pour nuire leurs semblables ».

Une vipère et un autre gibier tués

Une vipère et un autre gibier tués

Des interdits à respecter scrupuleusement au risque de mettre la communauté en danger, souligne le chercheur. Qui indique que « lorsque vous respectez ces règles, vous participez à une vie ordonnée. L’ordre et la discipline dans ce cas viennent d’en haut, car c’est aux aînés que revient de déterminer la conduite en société. Si on se retrouve dans une société où il n’y a pas d’interdit, ce sera le désordre, ici comme partout. En respectant les interdits, vous vous positionnez comme un élément de la régulation sociale ». Une position difficile à tenir dans l’environnement actuel fait d’urbanisation tous azimuts et de l’invasion des technologies de l’information et de la communication dont l’usage se répand comme une traînée de poudre, jusque dans les villages. Ce qui menace jusque dans ses fondations certaines pratiques culturelles aux rangs desquelles la consommation de la viande de vipère. Un nouveau rapport de force est donc en action qui participe de l’aspect dynamique des pratiques culturelles.

M. Mebenga Tamba met d’ailleurs en garde la jeune génération en ces termes : « un ancien nous a dit un jour que les jeunes doivent comprendre que tout ce qui leur est interdit participe à leur insertion sociale ». Sans toutefois perdre de vue que « je ne suis pas sûr que d’ici une dizaine d’années on aura encore ces considérations qui prennent appui sur l’harmonie, la régulation sociale à travers la consommation de la vipère, parce que la mondialisation est effective et on ne peut plus suivre la tradition à la lettre ». C’est pourquoi il est impatient de voir comment la société beti va s’adapter à cette conjoncture difficile ; et ce même s’il avoue s’inscrire personnellement dans la perspective suivant laquelle « la récupération de notre alimentation patrimoniale » est un impératif auquel il faut accorder une grande attention. En attendant, la population de la vipère diminue pour de multiples raisons liées à la fois au recul des forêts et aux usages auxquels elle donne lieu dans les imaginaires.