Il faudra désormais ajouter les morts du samedi 19 août au bilan macabre du régime de Faure Gnassingbé. 2, 5 ou 7 ? La répression sanglante des marches du Parti national panafricain à Lomé surtout à l’intérieur du pays a occasion morts d’homme. Sur le site du parti au pouvoir, Union pour la République, on évoque 7 morts dont deux dans les rangs des forces de l’ordre. Les manifestants réclamaient le retour à la Constitution plébiscitée par le peuple togolais à 98 % en 1992, mais qui sera modifiée dix ans plus tard par le parti au pouvoir seul pour y extraire la limitation de mandats présidentiels et la tailler sur mesure pour le clan présidentiel.

Au fil des années, il apparaît qu’il est tout aussi facile pour le fils, comme ce le fut pour le père, d’appuyer sur la gâchette, face à des citoyens qui réclament plus d’ouverture démocratique ou une meilleure répartition des richesses nationales.

Les morts de ce 19 Août rappellent ceux de novembre 2015, à Mango, une ville située à environ 500 kilomètres au Nord de Lomé. Face à des manifestants, aux mains nues, les forces de l’ordre et des militaires (y compris des commandos) ont ouvert le feu. On a même sorti au moins un char qui a écrasé et blessé certains. Sept personnes sont tuées. Ces manifestants réclamaient, non pas un quelconque départ de pouvoir d’un président, mais la suspension d’un projet de création de faune qui risquait de les déposséder de leur terres cultivables. La réponse à leur doléance a été le crépitement des armes de guerre.

En avril 2013, à Dapaong, une autre ville du Nord, dans la même région que Mango. Des élèves descendent dans la rue pour réclamer le retour de leurs enseignants dans les classes. Ces derniers étaient en grève depuis des jours déjà. Même sur des élèves, on ouvre le feu et les réprime sauvagement. Bilan deux morts de 12 et 21 ans. Le bilan aurait même pu être plus lourd. La quantité de douilles retrouvées sur les lieux le lendemain est impressionnante. La nouvelle a ému tout le pays.

Le prêtre catholique Pierre Marie Chanel Affognon n’a pu se retenir. Il adresse une lettre, qui sera largement reprise par les médias, à Faure Gnassingbé avec comme objet : « appel au respect de la sacralité de la Vie des enfants de notre très chère Patrie, le Togo ».

« En effet, suite à la mort des deux élèves adolescents et des blessés, survenue à Dapaong par balles réelles et par contusion abdominale, à en croire les journaux, je n’ai plus la force de me taire après avoir célébré des messes pour leur repos en Dieu, le Seigneur de justice et miséricorde, le Dieu des vivants et des morts », écrit-il avant de lancer ce cri de cœur : « ce fait horrible, grave, inhumain, intolérable et indigne de nos valeurs traditionnelles et chrétiennes m’oblige à vous adresser cette lettre ouverte. Je vous prie et je vous supplie, très humblement mais avec insistance, de bien vouloir prendre les dispositions idoines qui s’imposent afin que de telles violences des Forces de l’ordre contre des citoyens aux mains nues, cesse immédiatement et définitivement sur la terre de nos aïeux ».

Douti et Anselme, deux élèves tués en 2013 à Dapaong, Nord Togo
Douti et Anselme, deux élèves tués en 2013 à Dapaong, Nord Togo

« En fait, un pays qui tue pour un « oui » ou un « non » ses fils ou filles s’oppose gravement au commandement de Dieu qui interdit le meurtre ou l’homicide volontaire. Aussi de tels actes sont-ils des sources de malédiction et pour les auteurs et pour toute la société togolaise. Car Dieu nous dit dans sa Parole d’autorité : « Tu ne commettras pas de meurtre » (Ex. 20,13), puis Il déclare à nouveau : « Tu ne tueras pas l’innocent ni le juste » (Ex. 23,7) et par ailleurs, Il affirme : « Je demanderai compte du sang de chacun de vous (…). Car à l’image de Dieu l’homme a été fait » (Gn. 9, 5-6) », explique ce religieux dans sa lettre à Faure Gnassingbé, lui-même présenté comme une fidèle catholique. « La banalisation du meurtre dans un peuple est une déviation éthico-morale très grave et inadmissible qui expose aux sanctions juridiques et divines », conclut le prêtre Affognon.

En montant au pouvoir en 2005, Faure Gnassingbé a dû marcher sur les cadavres d’au moins 500 personnes tuées à la suite de son élection manifestement frauduleuse et des contestations qu’elles ont provoquées.

On n’oubliera pas tous ces jeunes sans emploi ni perspectives, çà et là traqués sans ménagement et tués, accusés de se livrerau commerce illégal de carburant de contrebande.

On le voit bien, sous le fils Gnassingbé, les réflexes sont restés les mêmes. Le père à qui il a succédé, en 2005, était coutumier des répressions sanglantes. Les Togolais n’oublient par exemple pas le massacre de Fréau Jardin, cette place du centre-ville où, le 25 janvier 1993, lors du séjour du ministre français de la Coopération Marcel Débarge et de son homologue allemand Helmut Schaeffer à Lomé, l’armée a ouvert le feu sur une manifestation de l’opposition qui réclamait, comme aujourd’hui, plus d’ouverture démocratique.  Et pourtant, totalement inoffensifs, puisque vêtus de blanc et tenants des bougies allumées et des fleurs dans les mains, les manifestants ne représentaient aucune menace.