This is Africa : Ousmane Aledji, vous êtes l’initiateur de l’espace Artisttik Africa à Cotonou au Bénin. Pouvez-vous brièvement nous présenter cet espace ?
Il s’agit d’un centre culturel polyvalent avec en son sein plusieurs salles : il y a un cabaret jazz club ; une salle de spectacle de 300 places ; la salle Cheikh Anta Diop pour insister sur l’ouverture du centre à l’international et au panafricanisme ; une salle de conférence qui peut servir de salle de projection cinématographique ; deux galeries d’art dont une pour les œuvres contemporaine et une autre pour les objets anciens ; à l’étage il y a une bibliothèque, une résidence pour artistes et enfin les studios multimédias. C’est un espace qui est ouvert prioritairement aux créateurs africains et ceux de sa diaspora. Il existe depuis neuf ans au cœur de Cotonou.
 
This is Africa : Qu’est-ce qui vous a motivé à créer cet espace ?
Ousmane Aledji : C’est le besoin de faire face à nos urgences par nous-mêmes ; d’essayer d’apporter des réponses nouvelles à des questions que nous nous sommes posées depuis notre entrée dans l’art, soit près de 28 ans. Nous souhaitions aussi être moins dépendant des apports extérieurs, des caprices et diktats de ces derniers. Et ce lieu n’est pas personnel mais ouvert à tout le monde.

 

Une vue de Artistik-Africa (Photo : Josué-F. Mehouenou )
Une vue de Artistik-Africa (Photo : Josué-F. Mehouenou )
This is Africa : Quel est l’esprit que vous avez insufflé en ce lieu ?
Ousmane Aledji : Ce lieu fait partie des lieux de résistance culturelle. La création est un territoire de résistance. Artisttik Africa est donc un lieu de résistance, de liberté d’expression et de création. C’est également un lieu où l’on peut générer une petite économie pour notre souveraineté d’action, parce que la poésie comme vous le savez est belle mais reste pour les hauteurs ; pour vivre il faut quelques petits moyens. Avec un lieu et si l’on fait un travail de qualité, on peut générer une petite économie qui peut aider à survivre et même à réinjecter de l’argent dans une activité future.
 
This is Africa : La résistance dont vous faîtes état c’est par rapport à quoi ?
Ousmane Aledji : Résistance par rapport  à ce que je considère comme étant nos vulnérabilités. Résistance également par rapport à toutes les formes de prédation. Les pouvoirs politiques n’entendent que deux sons de cloche : ou vous représentez une menace pour eux, ou vous devenez leur esclave, c’est-à-dire partie prenante de leurs actions. Les artistes ne veulent ni être du côté du pouvoir politique, encore moins en être l’esclave. Ils sont donc obligés d’être en résistance : résistance par rapport à la pensée créative, résistance par rapport à un soi-même souverain, mais également résistance par rapport à ce que je considère comme la nécessité de dire. Pour que ce que vous avez à dire soit totalement nu, vierge de toute influence, il faut que vous-mêmes soyez à l’abri de quelques besoins. Donc créer c’est résister. Je pense qu’aujourd’hui être un artiste professionnel dans notre monde c’est être un résistant !
 
 » Il ne faut pas être dépendant ou avoir son sort lié aux politiques ou au service public ! De la même façon, il ne faut pas être trop imbu de soi-même au point de penser que l’on peut faire sans eux « 
This is Africa : Cela revient à dire que créer c’est exister simplement par rapport à notre environnement ?
Ousmane Aledji : Non ! Résister c’est semer, pas exister. Exister c’est une étape commune à toute personne humaine. J’ai l’habitude de dire : oser-résister-avancer.
 
This is Africa : Etant donné que c’est le politique qui est la matrice par laquelle on impulse et consolide l’activité créatrice d’une certaine manière, quel est votre rapport à lui chez vous au Bénin ?
Ousmane Aledji : J’ai le sentiment que les politiques publiques dans le secteur culturel sont fabriqués par des politiciens à la petite semaine, des prétentieux et arrogants qui aiment à donner la prétention de tout savoir alors qu’ils ne savent rien ! A défaut de connaître, il faut solliciter des expertises ou alors copier ce qui se fait ailleurs. C’est le dialogue difficile mais indispensable. Il ne faut pas être dépendant ou avoir son sort lié aux politiques ou au service public ! De la même façon, il ne faut pas être trop imbu de soi-même au point de penser que l’on peut faire sans eux. Tant qu’ils sont là, c’est leur job aussi de nous écouter, de créer un environnement propice à l’émergence de talents et à leur épanouissement. C’est également leur job d’apporter l’art au peuple pour son mieux être, son éducation, la formation de l’esprit. Les pouvoirs publics ont la tâche de mettre tout cela en place. Si on peut établir un dialogue avec eux, c’est mieux ; mais s’ils font le gros dos, il faut faire sans eux.
 
This is Africa : Depuis près de trois décennies, vous roulez votre bosse dans l’art. Qu’est-ce qui vous a amené à choisir ce domaine plutôt qu’un autre ?
Ousmane Aledji : Au départ, je suis journaliste. Et comme j’aime à le dire, l’écriture mène à tout ! Je trouve que c’est un peu appauvrissant de savoir écrire et de ne faire que du journalisme avec. Encore que c’est à débattre. Ce que j’écrivais c’était des commentaires empreints de poésie et d’esprit ou de philosophie si j’ose dire. Progressivement, j’avais tellement de textes que je n’en savais que faire (poèmes, nouvelles, scénarii, etc.). Par besoin de donner un corps physique à mes écrits, je suis devenu metteur en scène mais pas sans l’apprendre. La meilleure école étant celle des autres, en allant regarder d’autres metteurs en scène, je me suis formé avant de prendre moi-même en charge des comédiens. Et progressivement c’est arrivé. Depuis, j’ai fait des choses.
« J’aime bien avoir du monde autour : quand ça passe, crie, parle, débat, quand les passions s’expriment. C’est pourquoi le centre culturel Artisttik Africa était pour moi comme une espèce de cancer qui a pris corps depuis longtemps.« 
 This is Africa : Au bout de ce chemin qui n’est pas terminé, qu’est-ce que vous appréciez le plus quand vous regardez derrière vous ?
Ousmane Aledji : L’écriture reste la drogue, c’est-à-dire qu’à un moment vous souhaitez vous en détacher, mais c’est l’une des rares choses que je n’arrive pas à quitter et qui n’arrive pas à me quitter non plus. Je continue à me passionner pour l’écriture malgré mes occupations. Je suis un insomniaque heureux. Je suis le genre d’homme qui préfère la nuit au jour, parce que c’est calme, frais, silencieux et la production est plus facile. J’aime bien avoir du monde autour : quand ça passe, crie, parle, débat, quand les passions s’expriment. C’est pourquoi le centre culturel Artisttik Africa était pour moi comme une espèce de cancer qui a pris corps depuis longtemps.
 
This is Africa : S’il vous fallait définir l’art de manière générale, que diriez-vous ?
Ousmane Aledji : C’est l’essentiel. C’est l’essentiel de l’être, c’est l’essentiel en l’homme, c’est l’essentiel de la vie.
 
 This is Africa : Avez-vous une troupe permanente au niveau d’Artisttik Africa ?
Ousmane Aledji : Oui. Le Théâtre Abongkoko qui est la mère de tout ce que j’ai est toujours fonctionnel. Je regroupe les gens sur la base d’un casting  et par projet. Ce n’est pas une troupe au sens traditionnel mais un esprit dont le siège et le lieu de travail est le centre.
Ousmane Aledji (Photo : Parfait Tabapsi)
Ousmane Aledji (Photo : Parfait Tabapsi)
 
This is Africa : Où en êtes-vous au centre du point de vue des ressources humaines ?
Ousmane Aledji : Au départ on a obtenu un financement Union Européenne/UEMOA. Nous avions alors jusqu’à 17 personnes qui travaillaient pour le centre, parce que nous avons un gros volet médias qui nous prend la plus grande partie du personnel et du budget. Ce financement a existé pendant neuf mois. Mais depuis 2009, on n’a plus de subvention. Nous sommes actuellement huit. C’est pas facile ! L’Etat béninois à travers le fonds d’aide à la culture appuie une ou deux activités par an, pour le reste…
 
This is Africa : Quelles sont donc les ficelles qui vous permettent de rendre ce lieu viable et vivant ?
Ousmane Aledji : C’est le pouvoir des autres. Nous composons beaucoup avec l’autre. On incite les gens à rêver, à aller vers des projets et la mise en œuvre de ceux-ci met en branle un certain nombre de mécanismes que nous avons déjà. Sauf que nous ne pouvons pas tout faire par nous-mêmes. Ces apports extérieurs font vivre le lieu. Ils investissent à la fois de leur temps, de leur énergie et de leur argent aussi pour faire tourner leurs projets et ce faisant le lieu vit. Le lieu se développe donc en développant d’autres projets.
 
This is Africa : Cela est-il viable sur le long terme ?
Ousmane Aledji : Dans tous les cas, nous n’avons pas le choix pour le moment. Nous n’avons pas les moyens nous-mêmes de faire plusieurs projets à l’année. Ou nous ouvrons la porte à  d’autres projets ou nous nous enfermons, auquel cas nous nous appauvrissons. Cette formule est la meilleure avec ceci que l’idéal serait que les autres porteurs de projet soient des partenaires fiables, viables économiquement, de sorte à injecter de leur ressource un peu dans le lieu avant d’en profiter. Ce qui n’est pas toujours évident. Avant, j’avais le choix entre faire de l’animation culturelle pure ou faire de l’entrepreneuriat culturel. Là j’ai observé que l’entreprenariat culturel c’est perdu, l’animation culturelle est problématique. Et donc je m’investis dans le partenariat.