Le premier livre de Baye McNeil, acclamé par la critique, “Hi! My Name is Loco and I am a Racist” («Salut ! Mon nom est Loco et je suis raciste ») a été répertorié sur la liste des 10 meilleurs livres par les auteurs noirs en 2012 et figure sur la liste des cinq meilleurs livres d’expatriés jamais écrit. Son deuxième livre, « Loco in Yokohama », est largement considéré comme un livre pour les gens qui cherchent à avoir un regard intime sur la vie en tant que non japonais vivant au Japon. Sa chronique, « Black Eye », (« L’œil noir ») parait dans le plus grand journal en anglais au Japon, The Japan Time. Il y profile des personnalités noires venant du continent africain et de la diaspora africaine, et partage ses propres réflexions sur le fait de vivre au Japon en tant que noir. Dans une interview exclusive à This Is Africa, il partage ses réflexions sur les Noirs, le Japon, et l’Afrique.

This Is Africa : Bonjour Baye. Merci de nous consacrer un peu de votre temps. Pourquoi avez-vous décidé de vous installer au Japon?

Baye McNeil : Quand je suis arrivé ici, je n’avais aucune intention de rester si longtemps. Mais, la vie au Japon a un charme qui fait qu’au fil des années, il devient de plus en plus difficile de se détacher.

This Is Africa : Qu’aimez-vous le plus au Japon?

Baye McNeil: Eh bien, j’aime la nourriture, la propreté, la sécurité et l’efficacité du système de transport.

This Is Africa : Vous avez analysé la société japonaise du point de vue d’un Noir sur votre blog et dans vos éditoriaux pour Japan Times. Qu’avez-vous appris de cette expérience?

Baye McNeil : Je pense que l’une des choses les plus importantes que j’ai apprises était l’étendue de mon endoctrinement et de mon allégeance américains. J’ai constaté que c’était plus profond et plus important que je ne l’avais pensé avant de venir au Japon. Il a fallu vivre ici pour apprendre qui je suis vraiment. Écrire sur le Japon, en tant que blogueur, journaliste et auteur, m’a mis en contact avec un grand nombre de personnes intéressantes et j’ai partagé leurs pensées et leurs expériences avec un grand public.

Mais dans le processus, j’ai beaucoup appris. Un peu difficile à énumérer ici, mais je dirais, parmi les leçons les plus importantes, que les Japonais sont de toutes les formes et toutes les tailles, de sorte que la généralisation même de ceux-ci (dans une société qui se targue de son collectivisme) est extrêmement problématique, et une pratique qui m’a conduit à certains comportements que je regrette. Les Japonais ne sont pas plus un monolithe que les Noirs ou les Blancs. Il est facile de se perdre ici parfois, parce que, à la surface, les gens ont tendance à se comporter de manière très similaire. Ce n’est qu’une fois que vous connaissez vraiment les gens et la culture et la langue que vous pouvez commencer à voir les individus au sein de ce collectif. L’écriture m’a permis d’ouvrir les yeux sur cette révélation.

« De la plus grande Amérique, j’ai été endoctriné à considérer les Africains comme juste des sauvages, génocidaires, pauvres et malades, corrompus et ignorants »

This Is Africa : Comment le racisme au Japon par rapport aux États-Unis?

Baye McNeil : Le racisme ici est le même que dans n’importe quel autre pays où il se manifeste, je suppose. La comparaison du racisme au Japon avec les États-Unis est une affaire délicate. Alors que la racine est, je crois, essentiellement la même (suprématie blanche), je pense qu’ici il est secondaire. Comme les enfants ne naissent pas racistes, je pense que les Japonais ont acquis une grande partie du racisme (mais certainement pas sa totalité) de leur environnement, à savoir des interactions avec la suprématie blanche de l’Occident. Au moins, c’est comme ça qu’il s’applique aux personnes noires. (Leur «racisme» contre les Chinois et les Coréens, par exemple, a des racines différentes et plus profondes.) De cette façon, je pense que vous pouvez dire que le racisme contre les Noirs ici au Japon est une version assez atténuée de ce que vous voyez en Amérique.

Cela ne veut pas dire que le racisme ici n’est pas intégré et institutionnalisé. Il l’est. Et il n’est pas spécifique à la race. Il s’étend à tous les non-Japonais, de sorte que cela ressemble à la xénophobie ou à ce qu’un professeur que j’ai interviewé plus tôt ce mois-ci, caractérise comme «chauvinisme culturel». Et la violence en moins (habituellement), les résultats sont essentiellement les mêmes que ceux du comportement raciste à l’échelle mondiale: peur non provoquée, irrationnelle et sans fondement, discrimination dans l’emploi, le logement, profilage racial chez les forces de l’ordre, fléaux occasionnels des suprématistes japonais, comportement périodique atroce des citoyens ignorants et craintifs, discours haineux, stéréotypes dans les médias, appropriation culturelle, condescendances, micro-agressions, etc.

Mais, dans l’ensemble, le Japon est toujours un pays raffiné, avec des gens gentils et éducables assez ouverts aux nouvelles idées et déterminés à faire partie d’une communauté mondiale. En d’autres termes, il y a de l’espoir, et cela fait partie de la raison pour laquelle je suis toujours là.

Baye McNeil. Source: Archives

This Is Africa : Comment se présentent les relations entre les Noirs Africains et les Noirs-Américains au Japon?

Baye McNeil : C’est une question compliquée. Je peux seulement parler de ma propre relation avec des gens de la mère-patrie [l’Afrique] avec toute autorité. En 13 ans que j’ai vécu ici, j’ai rencontré des gens de nombreux pays d’Afrique, avec des antécédents différents. Certains ont été très réceptifs, car ils considèrent les Noirs Américains comme une sorte de cousins ​​lointains qui ont réussi à faire des choses incroyables sous des contraintes incroyables dans le pays de leurs anciens capteurs blancs. Certains m’approchent avec dédain et condescendance, comme si j’étais contaminé par mon affiliation et mon élevage forcé avec lesdits ravisseurs blancs. En plus du fait que mon sang soit dilué, tout comme ma noirceur. Certains m’ont approché avec dégoût, comme si étant un Noir Américain, je suis une sorte de mutant ou de traître. Certains n’ont jamais rencontré une personne noire qui n’était pas africaine, ils  ont l’esprit ouvert et sont curieux de mes antécédents et de mes perspectives. C’est vraiment au cas par cas.

« Je pense que les pays africains ayant les meilleures chances de se remettre des dévastations citées ci-dessus, et d’atteindre au moins un statut de pays riches, sont ceux qui possèdent le plus de ressources et le plus de pouvoir sur ces ressources »

Baye McNeil. Source: Archives

En ce qui concerne ma perspective envers mes frères et sœurs de la mère-patrie, j’ai été élevé en apprenant à les honorer et les respecter, les regarder avec admiration, et c’est souvent le cas. Mais l’impulsion de voir les Africains de cette façon me vient seulement de ma famille. De la plus grande Amérique, j’ai été endoctriné à considérer les Africains comme juste des sauvages, génocidaires, pauvres et malades, corrompus et ignorants. Bien sûr, je résiste aux indices de la grande société, mais la prépondérance de ces images fait qu’y résister est un effort quotidien exigeant une vigilance permanente.

This Is Africa : Beaucoup d’Africains considèrent le Japon comme un modèle de « développement » qu’ils devraient reproduire en Afrique. En effet, le Japon était le premier pays non occidental, non «blanc» à devenir super-riche. Pensez-vous que l’Afrique peut faire ce que le Japon a fait et devenir aussi riche?

Baye McNeil: Tout d’abord, j’ai remarqué que vous avez utilisé «l’Afrique» comme si c’était un pays. Étant africain, je suis sûr que vous connaissez la différence. Je trouve que c’est un terme problématique, aussi problématique que le terme «noir», mais c’est parce que j’ai une relation très différente de la vôtre avec ces mots, puisque je suis originaire d’un pays «blanc». Et donc, ma réponse à cette question ne peut venir que du point de vue dont je suis familier, le mien, où «l’Afrique» n’existe pas réellement. Le Ghana existe, le Nigeria existe, etc.

Deuxièmement, je ne vois pas le Japon comme un pays super-riche, plus maintenant. Ils peuvent s’occuper de la grande majorité de leurs citoyens, mais je les classerais comme un pays riche. Je ne pense même pas qu’ils sont sur la liste des 25 pays les plus riches du monde. Mais peut-être que c’est juste mon point de vue venant d’un pays qui est  constamment dans le top 10 (bien que cela puisse changer). Il est difficile de comparer cela avec les pays africains parce qu’ils n’ont aucunement les désavantages que de nombreux pays africains ont eu.

Les ressources africaines sont essentielles à une grande partie de la technologie mondiale, de l’énergie et des marchés de consommation, sans parler des efforts de mondialisation, de sorte que «l’Afrique» a toujours été et sera toujours la cible des pouvoirs Occidentaux – et maintenant asiatiques, notamment chinois

Heureusement pour le Japon, comparativement, ils ont très peu de ressources naturelles à exploiter. Le principal avantage de ce pays est l’ingéniosité et (j’essaie de trouver le bon mot ici) la détermination, peut-être, des Japonais. Bien qu’ils aient souffert d’un holocauste nucléaire et d’une occupation par une nation étrangère, ils ne se sont même pas rapprochés du génocide et de la dévastation totale dont de nombreux pays africains ont souffert pendant des siècles et continuent de souffrir en raison et à la suite du colonialisme occidental, de l’impérialisme, du viol, du pillage, de la guerre, du FMI et de l’ingérence et l’interférence constantes.

Donc, pour répondre à votre question, je pense que les pays africains ayant les meilleures chances de se remettre des dévastations citées ci-dessus, et d’atteindre au moins un statut de pays riches, sont ceux qui possèdent le plus de ressources et le plus de pouvoir sur ces ressources ( que ce soit sur la terre ou les gens qui marchent sur cette terre), le meilleur système éducatif, la population la plus saine (mentalement et physiquement), l’infrastructure la plus solide, les forces armées les plus solides et le gouvernement et le leadership les moins corrompus / corruptibles. Les gens doivent être prêts à profiter de toutes les opportunités qui se présentent, car il y en aura beaucoup. Le monde a besoin de l’Afrique autant que l’Afrique a besoin du monde. Je sais que cela semble facile, mais ce sont les qualités qui ont permis à certains de ces pays super-riches d’atteindre ce statut.

Les ressources africaines sont essentielles à une grande partie de la technologie mondiale, de l’énergie et des marchés de consommation, sans parler des efforts de mondialisation, de sorte que «l’Afrique» a toujours été et sera toujours la cible des pouvoirs Occidentaux – et maintenant asiatiques, notamment chinois. Et ces pouvoirs utiliseront tous les moyens dont ils disposent, y compris la tactique habituelle d’exploitation (puisque le colonialisme classique n’est plus en vogue), pour acquérir ces ressources parce que ces tactiques ont été très réussies à ce jour. Les pays les mieux préparés à faire face à ces pouvoirs étrangers, avec l’intérêt supérieur de leurs peuples à l’esprit, gagneront!