Etienne Biyoghe fait parti des heureux écailleurs au Gabon. Bachelier et il avait choisi de travailler dans une société forestière au lieu de poursuivre ses études supérieures car il ne disposait pas de moyens financiers suffisants. Lors de la fermeture de la société qui l’employait et qui était spécialisée dans la vente des bois divers à Libreville, il s’est retrouvé livré à lui  même et se dirigea vers le secteur de la poissonnerie d’abord comme revendeur puis comme écailleur de poisson,  plus fructueux. « C’est un petit  métier qui nourrit son homme  mais  les  salaires sont tributaires de la quantité des poissons sur le marché et donc des marées. Si celles-ci sont bonnes, alors les pêcheurs vont en mer et la clientèle abonde sur le littoral (…) »,  explique Biyoghe, 25 ans, occupé à préparer des filets de poisson pour un client au Pont Nomba,  l’un des principaux  port de  pêche de  Libreville.

« Le kilogramme de poisson écaillé  revient à 200 F CFA. Les  clients sont exigeants car ils suivent de près le traitement de leurs poissons et  vous orientent dans  la découpe de ceux-ci. Une  bonne journée de travail peut  rapporter en moyenne entre 6 000 et 15 000 F  CFA,  ce qui  correspond entre 30 et 75 kg de poissons écaillés. Généralement, les acheteurs de poissons s’abonnent à des écailleurs spécifiques,  ce qui procure  à ces derniers un  minimum de revenus et parfois un peu de poisson pour assurer leur repas quotidien »,  ajoute Biyoghe.

Les  Gabonais  sont dans  leur  majorité, formatés pour  un premier emploi dans  la fonction publique,  gage de  garantie pour  leur carrière mais les  temps  ont  changé. Avec l’inflation  galopante,  le secteur privé offre de  nos  jours peu de  possibilités d’emploi,  car  il  faut   être  spécialisé  dans  un  secteur.

Les  grosses commandes des  restaurateurs crèvent  le plafond et  font  la  joie des  écailleurs

La crise économique qui sévit au Gabon et l’inadéquation formation-emploi pour les diplômés qui arrivent sur le marché du travail, ont créé des disparités, rompant ainsi avec les réflexes des Gabonais habitués à  trouver des emplois taillés sur mesure, notamment dans les administrations. Le petit métier d’écailleur de poissons dont le monopole est encore détenu par les Camerounais et des rares Equato-Guinéens et Santoméens, attire aujourd’hui, et sans honte, des Gabonais dont des bacheliers… en quête d’une activité  lucrative. L’assiduité  dans  cette activité  nourrit  bien son  homme.

« Très souvent absents des secteurs porteurs tels que les petits métiers et l’artisanat, les Gabonais se précipitent depuis peu vers  des métiers traditionnellement délaissés aux étrangers (écailleurs de poisson, frigoristes, vulcanisateurs, plombiers, cordonniers, technicien de froid, coiffeurs, chauffeurs de taxis etc) et qui leur permettent de vivre au quotidien avec un salaire  conséquent.

Écailler un poisson, c’est à dire lui ôter les écailles est un geste qui ne présente plus de difficultés pour les ménagères car elles ramènent souvent du marché  du poisson bien nettoyé, vidé et parfois découpé. Les écailleurs utilisent  une raclette, sorte de manchette avec  des  longues pointes qui  débordent d’un  côté et  qui leur facilite le travail par rapport au traditionnel couteau.

écailleurs
Une bassine de poissons immergés dans de la glace

« Plus de 400 écailleurs de poissons sont répartis à travers les marchés de Libreville. La preuve qu’il n’y a pas de  sots métiers »

Avec  le temps,  ces  nouveaux « travailleurs » apprennent  tout sur les marées et  se rendent parfois  au village des pêcheurs pour se renseigner sur les fréquences de sortie des pirogues en mer et sur l’heure de leur retour. Ainsi, on  trouve une sorte de hiérarchie chez les  écailleurs, les « Grands » et les  « Petits », en fonction de leur  dextérité  et de leurs revenus. Couteaux,  machettes, limes et même des grattoirs d’écailles fabriqués avec de longues  pointes saillantes, font partie de l’arsenal de l’écailleur de poissons,  même si souvent les conditions  d’hygiène  ne sont pas respectées.

Il  n’est pas rare pour des  écailleurs  matinaux de  se  voir  confier une  cinquantaine de  kilogrammes voir plus de poissons à écailler de la part de patrons de  restaurants ou alors  de traiteurs qui  organisent  un mariage ou  un anniversaire.

« C’est alors  l’aubaine car on peut faire en une  journée  son revenu de  la  semaine. Cela arrive souvent mais il  faut  présent  lors de l’accostage des premières  pirogues »,  jubile Oklou habitué  à  traiter les grosses commandes des restaurants ou des coopératives.

« Certains restaurateurs  abonnés  chez   des  pécheurs joignent au  téléphone  les écailleurs, les invitant  à   venir traiter leurs poissons. Il  faut  être  disponible et  réagir vite. Il arrive  souvent qu’on  soit  débordé et  on  confie  le  travail à un  ami écailleur », poursuit Oklou.

Les vendeuses sollicitent également les écailleurs  pour ouvrir  et saler leur  poissons. Pour saler leurs poissons invendus dans la journée. On trouve des écailleurs de poissons sur les marchés d’Oloumi, de Mont Bouet, au Port- Môle, à Nkembo, au Pont Nomba… même en  fin  d’après-midi.

Les  jeunes  autonomes avec  des  bons  salaires

« Notre activité débute vers 7  heures du matin et se poursuit jusqu’en fin d’après-midi selon le vouloir de chacun. Avec la crise  économique, la solidarité  familiale n’existe plus. Il est alors préférable de trouver une activité qui nous confère une sorte d’autonomie. Et puis, il n’est point besoin d’avoir honte ! », remarque Salomon  Kontché, la cinquantaine et  qui fait office de doyen dans le métier au Pont Nomba.

Lors de  leurs  échanges,  il arrive que  les  écailleurs   se  provoquent  les  uns et les  autres et  orientent  parfois  leurs  discussions  sur leurs  revenus mensuels.  Il  n’est  pas surprenant que  certains  d’entre  eux affirment  gagner  plus de  300 000 francs  CFA en  fin de  mois et qu’ils se  permettent même de  prendre  quelques  jours  de  repos lorsque le  portefeuille est  bien garni.

La sardine, le capitaine, le bossu,  la dorade,  la  sole ou encore  le  rouge, la bécune,  la carpe  et  le mulet, sont les  poissons  les plus péchés  sur le littoral  gabonais (800  km de  côtes)  et dans les rivières.

Au Gabon, la pêche artisanale participe pour 70% à la satisfaction des besoins locaux en produits halieutiques. Et les  écailleurs de poissons sont  devenus dépendants des produits de la pêche car leurs revenus augmentent généreusement lorsque ce secteur se porte bien.

Rappelons que la production nationale  se  situe entre 40 000  et 50 000 tonnes de ressources halieutiques (pêche industrielle comprise)  représentant 40  milliards de  F CFA, soit un apport de 1,2 % au Produit national brut. Selon la Direction  générale des pêches, « le gouvernement cherche des compétences pour animer la cellule d’exécution d’un vaste projet de pêche et avait lancé un appel à candidatures destiné aux spécialistes en pêche, en aquaculture, en socio-économie et en suivi-évaluation ».  Ce projet vise à porter la production annuelle à plus de  60 000 tonnes. Il devrait bénéficier à plus de 7 500 pêcheurs artisanaux, 500 aquaculteurs, ainsi que 12 000 autres intervenants dans la filière.

La pêche artisanale fournit localement la population gabonaise en poissons et elle est assurée à 80% par les pêcheurs béninois, nigérians et togolais depuis les années 60.