Le constat est saisissant. Les équipementiers africains ne sont pas encore prophètes chez eux.  Lors de la phase finale de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN), compétition panafricaine, la plus importante de la Confédération Africaine de Football (CAF), organisée chaque deux ans et dont l’instance continentale a décidé tout récemment qu’elle n’aura plus lieu en janvier-février comme c’est le cas jusqu’à présent mais désormais en été, et ce dès la prochaine édition au Cameroun, presque toutes les équipes portent des maillots de marques étrangères. De telle sorte que beaucoup en viennent à se demander s’il n’existe pas d’insignes portant les griffes des Africains.

Equipementiers étrangers Adidas, Nike et Puma… se partagent le marché africain

Il suffit de bien voir les maillots arborés par les différentes sélections participantes au cours de cette compétition phare pour se rendre compte qu’ils sont fabriqués, en grande majorité, par des équipements étrangers. Ce qui donne l’impression a priori que sur le continent, il n’y a pas de marque capable d’habiller correctement une équipe nationale.

A titre d’exemple. A la trentième édition de la CAN, qui s’est déroulée du 17 janvier au 8 février 2015 en Guinée Equatoriale suite au désistement du Maroc, les équipementiers non-africains ont encore imposé leur loi. La marque aux trois bandes (Adidas) a habillé le pays organisateur, le Congo Brazzaville et l’Algérie ; Puma s’est occupée du Gabon, du Ghana, du Sénégal, du Cameroun, de la Côte d’Ivoire ; la marque à la virgule (Nike) a fourni des équipements à la Zambie et à l’Afrique du Sud.  Le Burkina Faso, le Cap Vert, la République démocratique du Congo et la Tunisie se sont tournés respectivement vers les marques Kappa (Italie), Lacatoni (Portugal),  O’Neills (Irlande) et Burrda (Qatar). Parmi les pays participants, seule la Guinée était habillée par Airness promue par le Franco-malien Malamine Koné.

Ces grandes sociétés d’articles sportifs, grâce à la publicité et au matraquage médiatique rendent le marché africain presqu’impénétrable aux petits (sic)  concurrents africains. Ces derniers, malgré tout, font plus que de la résistance.

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Eperviers du Togo dans leur maillots de l’équipementier togolais Sergio Sport

Les critiques envers les marques africaines

Si les fabricants africains ou d’origine africaine n’arrivent pas à percer c’est parce qu’il leur est reproché leur qualité dite douteuse. De plus, leurs détracteurs estiment qu’ils n’ont pas les moyens nécessaires à reverser en contrepartie de la visibilité que leur offrent les sélections.

La marque Sergio du Togolais Serge Benissan Tété qui habillait entre-temps les Eperviers a vu son partenariat rompu par le Comité exécutif de la Fédération Togolaise de Football (FTF) au profit d’autres équipementiers. Dans une interview accordée au site afreepress.info, le  Secrétaire général de cette instance faîtière de football, Pierre Lamadokou, et publiée le 7 avril dernier, était plus que sentencieux : « La Fédération Togolaise de Football n’a pas pour vocation de promouvoir des entreprises privées. Nous avons pour vocation de promouvoir le football national. La fédération pour habiller l’équipe nationale, a l’obligation d’opter pour l’équipementier qui respecte les critères édictés par les instances internationales du football. Le football ne s’invente pas au Togo, il est régi par une faîtière internationale qui est la FIFA et qui rédige les règles. Les courriers ont été adressés à chacune des fédérations fixant les critères à respecter en matière d’équipement et la FTF a communiqué ces critères à son ministère de tutelle. Ce qui est aujourd’hui vrai, c’est que nous avons opté pour la qualité. Les joueurs et le public ont été unanimes sur la qualité de ce qui a été utilisé à la CAN ».

Un reproche un peu sévère mais en même temps trop simpliste, dit-on. De toute façon, ce propos résume en lui tout seul le grief porté un peu partout en Afrique contre les entrepreneurs locaux.

Parfois le recours aux marques étrangères n’est pas synonyme de qualité. La preuve, le Congo Brazzaville a été indexé et sanctionné par la CAF lors de la phase finale de la CAN 2015 parce que  ses internationaux ont enfilé des maillots fabriqués estampillés O’Neils et dont les écritures au dos sont illisibles par les téléspectateurs. La Fédération sénégalaise de football est en froid actuellement avec les responsables de Romai (des Emiratis) et elle se prépare à se séparer de cet équipementier pour non-respect des clauses du contrat.

Vers un changement de mentalité

Sur le marché de forte concurrente, les promoteurs des marques africaines veulent faire leur trou. Sergio bien que rejeté chez lui par la FTF est sollicité ailleurs notamment par des équipes au Bénin, au Ghana, au Gabon. Contacté, son promoteur se réserve de donner des précisions se contentant de dire préparer « un lancement officiel » au cours duquel il «  communiquera largement dessus ».

Après des relations en dents de scie avec la Fédération burkinabé de football (FBF), Thomas Oliver Viho signe un partenariat de 200 millions FCFA (au profit de sa marque Tovio) avec cette instance et a commencé à habiller les Lions de la Téranga le 2 septembre dernier. Créée en 1994, au Burkina Faso, elle habille des clubs au Niger, au Maroc, en Côte d’Ivoire et est visible en  Belgique. Cette convention concerne toutes les sélections nationales du pays des hommes intègres.

La marque franco-malienne Airness créée en 1999 habille les Aigles du Mali. Ce partenariat  débuté depuis 2005 a été renouvelé en janvier 2015 et s’étend jusqu’en 2019.  Elle peut même se targuer  d’avoir eu comme clients entre 2004-2005 le Stade rennais (un club de Ligue 1) et entre 2006-2007  et des clubs français notamment NantesLilleRennes,  Genk (Belgique), Boavista (Portugal) et de Fulham (Angleterre).

Lancée en 2007, la franco-sénégalaise Qelemes,  elle, était visible à la CAN 2017 au Gabon sur le corps des joueurs de la Guinée-Bissau. «Qelemes a eu à collaborer avec la sélection bissau-guinéenne au moment où aucune marque ne croyait en nous. Il nous avait fourni des équipements de hautes qualités alors que nous étions encore dans le trou», Manuel Irénio Lopes, patron de la Fédération Bissau-guinéenne de Football dans des propos rapportés sur les sites d’informations. De son côté, le représentant Afrique de cette marque, Gaston Kanfoudy,  a déclaré : « Nous n’avons pas de mots pour remercier le président de le fédération bissau-guinéenne, de remercier tout le peuple bissau-guinéen de nous avoir permis de montrer notre savoir-faire».

Sergio, Tovio, Qelemes, Airness… les équipementiers africains ambitionnent de faire mentir l’adage populaire qui dit qu’ « On n’est jamais prophète chez soi». Pour cela, il leur faut s’armer de patiente, de ténacité et en même temps être un peu plus créatifs, professionnels et audacieux…