La culture, ce sont les hommes quels qu’ils soient qui la font. Il y en a ceux qui en font un métier à travers ses composantes que sont sport, musique, théâtre, conte, etc. Bien plus que reflets d’identités culturelles, la culture est au cœur des enjeux politiques et économiques à travers laquelle des Etats ont fait de véritables industries culturelles. Malheureusement, des véritables acteurs sont parfois ignorés à l’image de Sanvee Beno Alouwasio pour qui un hommage national tarde toujours, malgré une réputation au-delà des frontières de son pays et une vie d’artiste de plus de 40 ans !

Grandeur et méconnaissance

En novembre 2016,  le conteur togolais était invité par Djamoussi, directeur des Journées théâtrales de Carthage en Tunisie où un hommage lui a été rendu pour l’ensemble de ses œuvres artistiques. Le directeur du festival connaît Sanvee Beno Alouwasio pour l’avoir découvert et admiré au Marché des arts et spectacles africains  (MASA) d’Abidjan en Côte d’Ivoire, au Festival international du théâtre du Bénin (FITHEB) mais il ignorait que le talent du conteur togolais puisse dépasser les frontières du continent africain. Son estime pour Sanvee Beno Alouwasio s’est décuplée lors d’un voyage qu’il a effectué en France. A bord d’un taxi et au cours d’une discussion qu’il a engagé avec le chauffeur, Djamoussi demanda à ce dernier s’il connaît le conteur togolais. Ce dernier lui raconta une prestation de l’artiste qui l’a émerveillé et dont il en garde toujours souvenir. Agréablement surpris par le conducteur de taxi, le directeur du festival des Journées théâtrales de Carthage décide d’honorer cette mémoire vivante de la tradition orale africaine.

« J’étais présent à l’hommage qui était rendu à Sanvee aux Journées théâtrales de Carthage à Tunis. Bien sûr il y avait Wêrê-Wêrê Liking de la Côte d’Ivoire mais Sanvee était la tête d’affiche du festival », témoigne Leonard Yakanou, Consultant-formateur en management culturel. Et d’ajouter : « Tous les deux (NDRL, Sanvee et lui), nous intervenons dans une école au Burkina Faso et chaque fois que je passe, les étudiants ne tarissent pas d’éloge à l’égard de Sanvee et je suis fier qu’on puisse reconnaître son talent, au-delà son pays ».

Pour le Consultant-formateur, tous ces honneurs sont les résultats de son dévouement au métier de conteur qu’il a choisi. « J’aime le côté des gens qui se « meurent  pour le travail » chez Sanvee. Il est tout le temps en répétition et n’attend pas un festival pour se mettre au travail », souligne-t-il.  Pour Ayayi Togoata Apedo-Amah, écrivain dramaturge et enseignant-chercheur aux universités du Togo, le conteur togolais est un modèle. « Pour pratiquer le métier de l’art au Togo, il faut vraiment l’aimer et le faire avec sacrifice. Beaucoup sont venus à l’art mais l’ont quitté. Et pour avoir tenu, Sanvee Beno est un modèle à suivre pour la jeunesse parce qu’il continue son métier vaille que vaille », souligne l’universitaire togolais. Il regrette tout ce qu’il aurait pu apporter au Théâtre national du Togo. « Il était une locomotive de notre théâtre national qui malheureusement est abandonné et délaissé par l’Etat », déplore-t-il.

Paradoxalement, celui qui est porté haut en Tunisie et dans beaucoup de pays ne l’est pas dans son propre pays. C’est la triste réalité du prophète qui n’est pas reconnu chez lui. Cette « méconnaissance » des œuvres de l’artiste Sanvee Beno comme beaucoup d’autres, peut s’expliquer par plusieurs paramètres. D’abord,  le système monolithique très en vogue avant la fièvre démocratique des années 90 dans de nombreux pays africains a fortement concentré toutes les énergies sur un seul homme. Cela a laissé des traces que sont les survivances de la longue tradition du culte de la personnalité des régimes autocratiques ; une forme d’expression de la négation de la dimension culturelle de tout un pays au dépend d’une seule personne. Dans ces pays, le mythe est forgé autour du président. Ce qui noie les énergies créatrices qui apportent une plus-value à ces pays. Cela contribue à régresser la culture et à  « gommer » dans les esprits les gardiens du temps que sont les maîtres paroles comme Sanvee Beno.

Sanvee Beno Alouwasio
Sanvee Beno Alouwasio honoré par Djamoussi, directeur du festival de Carthage

Dans ces régimes, les chefs d’Etat étaient les seuls hommes méritant. Il n’y avait qu’eux qui avaient droit aux louanges et à tous les honneurs. Les animations publiques, les chansons étaient à leur honneur  « Cette tradition continue au niveau de la sphère politique où on refuse de financer la culture, de financer les arts et de reconnaître les artistes », relève Ayayi Togoata Apedo-Amah. Et cela continue de déteindre sur les productions artistiques comme celles de Sanvee Beno qui a la malchance d’être citoyen d’un pays qui regorge de beaucoup de talents mais où une véritable politique culturelle peine à exister et où le budget qui lui est consacré ne représente généralement qu’une obole.  

« Si l’Etat décide de me rendre hommage, cela veut dire qu’il reconnaît enfin ce que je fais », indique le conteur qui ajoute cette phrase empreinte d’humour et qui explique la condition d’être artiste au Togo.  « En 1994, j’ai été médaillé d’or aux jeux de la Francophonie mais le Togo n’a jamais su ». Le conteur est vu comme un amuseur public. Et même s’il en vient que les autorités le félicitent en de très rares occasions, cela se limite juste au bout des lèvres. « Quand tu parles avec les autorités, elles reconnaissent ce que tu fais mais ça reste-là », confie-t-il. Or conter n’est pas un art facile. Tout le corps devient un instrument par lequel on arrive à captiver l’assistance et passer le message. « La voix ne s’achète pas tout comme les autres parties du corps qui se mettent en mouvement dans une parfaite coordination », fait observer Sanvee Beno.

« Identifier Sanvee à une icône  n’est pas un abus de langage. Il le mérite. Aussi un hommage national doit-il lui être rendu»

La deuxième raison réside dans la quasi-absence dans les médias. La culture est devenue un objet de marketing culturel qui génère beaucoup d’argent. Sa forte valeur marchande est même un enjeu géopolitique pour les grandes nations qui s’en servent à travers leurs appareils idéologiques pour asseoir leurs dominations culturelles. Cela participe à faire des hommes qui incarnent leur identité culturelle, des icônes ou des labels universels qu’ils font passer par des circuits bien rodés des relais médiatiques et arrivent à les imposer aux pays qui tergiversent sur la rente de leurs propres productions culturelles. Ce merchandising tire son pouvoir des supports que sont les médias qui sont indéniablement des catalyseurs de conditionnement. Ils arrivent à ériger dans la conscience collective des statues des modèles ou des icônes. Ce « vide médiatique » dans la sphère culturelle togolaise s’en ressent chez l’immense conteur Sanvee Beno, comme le souligne l’universitaire  Ayayi Togoata Apedo-Amah. « Sanvee Beno est une locomotive, une icône à qui  il faudrait une médiatisation au plan national. Or il y a une défaillance à ce niveau. Il n’y a pas d’émissions qui rendent hommage aux artistes sur les chaînes nationales. En Côte d’Ivoire, le président Alassane Ouattara a signé un décret qui assure une bonne retraite aux anciens artistes afin qu’ils ne végètent pas dans la misère. C’est la reconnaissance de l’Etat ivoirien à ses illustres figures. Or au Togo c’est le néant », souligne-t-il.

Sur un autre plan, l’absence d’infrastructures érode le travail des artistes et ne permet pas d’assurer la relève. L’inexistence d’un conservatoire national est à la fois un facteur de dessèchement de la culture togolaise (malgré un sursaut d’orgueil ses dernières années) et un indicateur assez éloquent du manque de volonté des autorités togolaises. « Dans les années 1972-1973, il était question de créer un institut national des arts où les comédiens, les danseurs, les chorégraphes, les sculpteurs seront formés et le lieu et la maquette étaient présentés. Mais depuis cet institut n’est jamais sorti de terre », se rapelle Sanvee Beno. Dans ces conditions, il est difficile que l’Etat reconnaisse le travail des artistes et leur rendent des hommages dus à leurs rangs. Aussi les autorités ne semblent-elles pas impulser  à la culture qui est un pourvoyeur d’emploi et qui contribue au Produit nationaal brut (PNB) national, une vraie dynamique.

Toutefois, de timides pas sont posés par les autorités togolaises comme la mise à la disposition des artistes du Fonds d’aide à la culture (FAC), de la loi portant statut de l’artiste. Mais derrière ce qu’elles donnent par la main droite, elles retirent par la main gauche. Des artistes sont la cible de récupération politique surtout dans le domaine de la propagande puisque leurs services sont demandés lors des joutes électorales ou lors d’autres campagnes. En retour le régime parvient à les récompenser d’une autre manière en les « imposant » dans la conscience collective au détriment des vraies valeurs artistiques.

L’hommage national qui tarde

« Identifier Sanvee à une icône  n’est pas un abus de langage. Il le mérite. Aussi un hommage national doit-il lui être rendu», soutient Leonard Yakanou. Mais il déplore que des hommages soient rendus généralement à titre posthume au Togo. Cette désolation est partagée par l’universitaire Ayayi Togoata Apedo-Amah. Il ne conçoit pas que « le locomotive » selon ses mots qu’est Sanvee et d’autres comme l’écrivain Kossi Efoui, ne soient pas reconnus à leur juste valeur par les autorités alors que paradoxalement, ces ambassadeurs de la culture togolaise sont célébrés à l’étranger. « J’aime le patrimoine culturel du Togo. Je me suis intéressé à la figure de Paul Ahyi (NDRL, un grand plasticien togolais) et à d’autres figures de la culture togolaise mais j’ai constaté qu’il y a une certaine apathie par rapport à la reconnaissance de la valeur de ces patrimoines », a déploré Nicolas Berlanga Martinez, l’ambassadeur de l’Union européenne en fin de mission au Togo.

L’artiste togolaise de la chanson Bella Bellow, qui a inspiré Angélique Kidjo, icône actuelle de la musique africaine n’a pas tant connu autant de gloires de son vivant qu’après sa disparition. C’est le triste sort que le pays réserve à ces ambassadeurs culturels. Aujourd’hui, l’ensemble des artistes reconnaît que Sanvee est un conteur hors-pair. Mais, il y a une certaine négligence de ce qu’il peut générer en termes de recettes pour le pays par les autorités. Alors qu’elles peuvent capitaliser sur la valeur marchande de l’immense conteur en soutenant des festivals nationaux où il serait la tête d’affiche.

Il ne s’agit pas ici de voir dans cette approche une quelconque mendicité d’hommage national à Sanvee Beno mais plutôt voir une démarche qui vise à rétablir dans les consciences ceux qui ravivent l’identité culturelle de leurs pays. C’est salvateur si tant est que  le pays veut réellement copier sur d’autres en favorisant une industrie culturelle.