24 mai 2016. À la Faculté de Droit et des Sciences sociales de l’Université de Poitiers France), dans la salle Hardoin, un Togolais a ému le public. Personne en situation de handicap  visuel, Yaovi Madou a soutenu avec brio sa thèse de 654 pages rédigée en 2 ans 5 mois 27 jours et devient alors le tout premier malvoyant à faire un doctorat en droit public au Togo, en Afrique noire francophone et à l’Ecole doctorale Pierre Couvrat. Avec mention très honorable.

 Lui, c’est Aimé-Sylvestre Yaovi Madou. Ses travaux de recherche portés sur « La démocratie et la fonction présidentielle en Afrique noire francophone : les cas du Bénin, de la Côte d’Ivoire, du Mali et du Togo », ont convaincu un jury composé de Jean Gicquel, Professeur émérite de Droit public à l’Université Paris I Panthéon Sorbonne, de Dominique Breillat, Professeur émérite de Droit public, doyen honoraire à la Faculté de Droit de l’Université de Poitiers, de Fabrice Hourquebie, Professeur des universités, directeur de l’école doctorale de l’Université de Bordeaux, d’Alain Ondoua, Professeur des Universités, de Dodzi Komla Kokoroko, président de l’Université de Lomé (Togo), et d’Adama Kpodar, vice-président de l’Université de Kara (Togo).

« En 1998, j’ai obtenu mon CEPD au lieu de mon BAC II. Mes promotionnaires avec qui j’avais commencé obtenaient cette année-là leur BAC II»

Mystère. Né voyant le 12 avril 1981, Madou s’est passionné pour des études, très tôt. Il rentre à l’école primaire publique de Kpangalame, à Sokodé, au centre du Togo. En 1987, lorsqu’il passe au Cours élémentaire I, il perd « mystérieusement » la vue et devient malvoyant à vie. Fervent chrétien catholique, il accepte son handicap et se transcende. Il sait qu’au lieu de se résigner, il fallait transformer son handicap. Son crédo, « une vie est possible sans la vue ».

Après sept (07) années perdues en raison de sa maladie,  Madou se relève avec foi et reprend le chemin des classes. « Par le truchement de Mme Tchala ex-directrice des Affaires sociales de Lomé, je suis envoyé au Centre des Aveugles de Kpalimé en 1991-1992. Là-bas, après avoir appris le Braille en trois (03) jours, j’ai repris le Cours préparatoire I. 1992-1993, je suis envoyé à l’institut Kékélinéva des Aveugles de Togoville où je dois faire le Cours préparatoire II. Mais l’année a été blanche, à cause de la grève générale illimitée que le Togo a connue. C’est donc l’année scolaire académique 1993-1994 que j’ai pu donc commencer le Cours préparatoire II.  En 1998, j’ai obtenu mon CEPD au lieu de mon BAC II. Mes promotionnaires avec qui j’avais commencé j’étais voyant obtenaient cette année-là leur BAC II». Son baccalauréat obtenu en 2005, c’est à l’Université de Lomé qu’il fait ses premiers pas de juriste engagé. Ses camarades étudiants lisaient déjà en lui ce destin. Sans échec. Un parcours brillant. Des résultats remarquables. Après sa Licence en 2008 et sa Maîtrise l’année suivante, l’homme n’a pas raccroché. Il décroche en 2012 son Diplôme d’Étude Approfondie (DEA). Et puisqu’il a un rêve à réaliser, et il gravit les échelons.

Calvaire. Le 25 novembre 2013, il s’est envolé pour la France dans le cadre de ses études doctorales grâce à une bourse d’étude d’une fondation qui a financé ses recherches. Le Campus France l’a aussi accompagné avec une bourse de mobilité. Et lorsqu’il est élevé au grade de Docteur, Madou ambitionne une carrière professorale. Mais où ?

« Il m’a demandé d’envoyer un E-mail à Poitiers pour signifier que je suis bien intégré à l’Université de Lomé. Ce que j’ai refusé de faire »

En dépit de nombreuses opportunités qui auraient pu le retenir en France, le malvoyant togolais fait le choix d’un retour patriotique au pays pour servir la patrie. Mais chez lui, c’est le calvaire qui l’attend. « Je suis revenu au Togo le 31 mai 2016 pour servir mon pays comme me l’a encore demandé et garanti le 6 janvier 2016, le professeur Gbeassor Messanvi, alors président de l’Université de Lomé », confie-t-il. Depuis le 13 juin 2016, son dossier de demande de recrutement à l’Université de Lomé est resté sans suite. Plusieurs fois, il a écrit au Chef de l’Etat Faure Gnassingbé. Mais là aussi, il n’a pas eu gain de cause. Même à l’Université de Kara, deuxième université publique du pays, la porte de l’enseignement lui est restée fermée.

« Le 14 septembre 2016 j’ai rencontré Dodzi Komla KOKOROKO (ndlr : président de l’Université de Lomé) pour la première fois depuis mon retour dans son bureau à la présidence de l’Université. Contre toute attente, la première chose qu’il m’a dit une fois assis, est qu’après ma soutenance, il était à Poitiers et on lui a rapporté que j’ai dit de lui qu’il est dans UNIR (Parti au pouvoir) et dans une secte. Je le lui ai démenti, mais il ne m’a pas cru. Il a refusé de me donner le nom de celui qui le lui a apporté. Il m’a demandé d’envoyer un E-mail à Poitiers pour signifier que je suis bien intégré à l’Université de Lomé. Ce que j’ai refusé de faire », confie-t-il. Pour une seconde fois, il  le rencontre le 18 octobre 2016.  « Ce n’est pas lui qui recrute et que même s’il y a à soutenir son dossier, il ne le ferait pas », c’était sa réponse.

« De plus, on verra désormais certains présidents des Républiques africaines utiliser le droit contre le droit (des révisions constitutionnelles pour faire sauter le verrou de la limitation du nombre de mandats, la permanence des élections dirigées) pour conserver leur fauteuil ; et les militaires, recourir encore à la force contre le droit (la perpétration de coups d’État)  pour prendre le pouvoir… ».

Il sollicite ainsi le 20 octobre 2016, l’intervention du ministre Octave Nicoué Broohm de l’Enseignement supérieur et de la Recherche qui lui aurait fait comprendre que « lorsqu’on a de diplôme et on n’a pas encore trouvé de travail, on souffre, et donc, si je souffre, de considérer cela comme normal et l’accepter ». Yaovi Madou prend plusieurs contacts avec plusieurs autorités publiques. Jusqu’à la Présidence de la république. Sans succès.

Son mal. Les critiques apportées dans sa thèse semblent déranger les courtisans des dictateurs de l’Afrique francophone. C’était son mal. Dans ses recherches, sa plume a été tranchante. Il a su dénoncer les velléités de conservation à vie de pouvoir de certains chefs d’État africains par les fraudes électorales. « De plus, on verra désormais certains présidents des Républiques africaines utiliser le droit contre le droit (des révisions constitutionnelles pour faire sauter le verrou de la limitation du nombre de mandats, la permanence des élections dirigées) pour conserver leur fauteuil ; et les militaires, recourir encore à la force contre le droit (la perpétration de coups d’État)  pour prendre le pouvoir. Cet état de chose s’expliquera par le fait qu’en Afrique, la fonction présidentielle se révèle être une fonction à appréhension politique et sociologique aux antipodes de la démocratie libérale », a-t-il défendu. Cette position affirmée lui a valu de virulentes et méprisantes critiques de la part du professeur Kokoroko, son compatriote togolais et membre de son jury, qui lors de la soutenance l’a qualifié de « militant politique ». Depuis, a commencé pour lui un long chemin de Golgotha.

En proie au chômage, Yaovi Madou navigue dans un espoir brisé. En attendant l’intervention en sa faveur de son « Dieu qui a toujours su le protéger, le défendre et le délivrer de toute situation », le handicapé visuel, pour oublier ses soucis, doit s’accrocher, en attendant, à son piano, son accordéon, sa flûte, sa trompette, sa batterie et à sa guitare base. La musique, étant, pour l’instant, son refuge.