Newton Ahmed Barry, Germain Bitiou Nama. Deux acteurs clés  de la lutte pour « vérité et justice » pour Norbert Zongo et la perpétuation de son combat dans le monde des médias. Le premier est historien et journaliste, formé dans de prestigieuses écoles nationales et internationales, présentateur du journal télévisé à la Télévision nationale du Burkina et en même temps, directeur de communication de la seconde chambre du Parlement burkinabè au moment des faits. Une carrière tranquille et prometteuse l’attendait mais sa vie bascule quand survient le 13 décembre 1998. Il en témoigne 18 ans après, dans un pamphlet d’adieu à L’Evénement : « J’ai passé toute la nuit du 14 au 15 décembre 1998 à cogiter sur ce qui devait être mon rôle dans ce drame national. Fallait-il, comme beaucoup d’autres confrères, maugréer ma douleur dans mon ventre, y verser des torrents de larmes et retourner à mes occupations, parce que, (au moment des faits), j’avais une femme et notre fils, une mère (veuve) et des frères et sœurs dont il fallait s’occuper ? J’ai décidé qu’il fallait que je m’engage. Je ne me suis pas préoccupé de comment j’allais assurer les fins de mois. L’appel de l’engagement contre l’injustice pour les droits humains et la démocratie était trop fort, trop pressant ». A cet appel, il répond sans savoir ce qui adviendrait de sa vie et de sa famille. La même nuit, il écrit un pamphlet « Assassinat de Norbert Zongo : Si le pouvoir n’est pas coupable, il est responsable ». L’article paru dans l’Observateur Paalga, le premier quotidien privé du pays, lui vaut une suspension immédiate de son salaire. Convaincu qu’il fallait définitivement s’engager pour « la liberté, la justice et la démocratie », il démissionne de ses postes et rejoint le bastion de la lutte : le Centre national de presse, actuel Centre national de presse Norbert Zongo.

Le second est philosophe, formé au Burkina et en France. Enseignant des lycées de 1980 à 1993, il a été chef du département des écoles associées à la Commission nationale pour l’UNESCO, membre fondateur et membre du premier bureau du Syndicat National des Travailleurs de l’éducation et de la Recherche créé en 1981,  membre fondateur du Mouvement Burkinabè des Droits de l’Homme et des Peuples (MBDHP) dont il a été le président de la commission arbitrale et membre de l’Union Inter-africaine des Droits de l’Homme. Collaborateur de longues dates de Norbert Zongo, il prend l’engagement sur les cendres fumantes de ce dernier de « faire échec à ceux qui ont cru tuer le journalisme critique » dont Norbert Zongo  était « un digne représentant » en faisant vivre  L’Indépendant.

Le serment de L’Evénement

L'Evénement
Newton Ahmed Barry, ancien Rédacteur en chef de L’Evénement. Ph. facebook N. Barry

Pendant près de trois ans, Newton Ahmed Barry et Germain Bitiou Nama, aidés par d’autres confrères, travaillent à démasquer les exécutants et les commanditaires du 13 décembre 1998 à travers les colonnes de L’Indépendant. en 2001, ils fondent L’Evénement avec Stanislas Bama, chercheur à l’Université de Ouagadougou et Basile Baloum, ancien journaliste au quotidien d’État Sidwaya. D’abord un mensuel puis un bimensuel pour continuer le combat engagé par Norbert Zongo. La réunion de naissance du canard a eu lieu à la « Consolatrice », un maquis situé à la sortie Est de Ouagadougou, sur la route de Koupèla.

L’Evénement est conçu comme le prolongement de L’Indépendant, auquel il refuse de faire concurrence. D’où  sa périodicité. Il se définit comme « le journal de tous ceux qui sont épris de liberté, de justice et de paix » et s’attaque au pouvoir politique qui refuse aux citoyens la jouissance du droit à l’information et s’impose comme « le seul pourvoyeur des rôles en la matière. Il donne le ton dans son numéro 00 du 25 mai 2001 : « Le journalisme de service n’a aucun avenir ; il faut se rendre à l’évidence. Et pour les journalistes cela impose de s’engager totalement dans le combat pour se libérer des entraves à l’épanouissement d’une presse réellement libre ».

Le glaive au-dessus de la tête

Créé pour poursuivre là où Norbert Zongo s’est brusquement et brutalement arrêté, L’Evénement ne fait pas de cadeau aux pouvoirs publics. De régime de Blaise Compaoré à celui de Roch Marc Chistian Kaboré, l’actuel, en passant par la transition,  il met à nu les mauvaises pratiques à travers des enquêtes et reportages inédits. Son format, sa charte graphique et l’écriture mettent en avant les faits pour en faciliter la compréhension et l’appropriation.
 Une forme de journalisme qui « pousse chaque jour un peu plus loin les limites de la liberté », précise Newton Ahmed Barry qui fut son rédacteur en chef pendant 15 ans. Cela vaut à ses pères fondateurs, l’inimitié de divers horizons.

L'Evénement
Lieu servant de mémorial, commémorant l’assassinat de Norbert Zongo. Autoroute proche de Sapouy, Burkina Faso
Photo : Sputniktilt —CC BY-SA 3.0

Les actes attentatoires à leur intégrité morale et physique se multiplient. A chaque situation de crise, ils font l’objet  d’actes de surveillance, d’intimidation et même de menace de mort en raison de l’audience du journal. Au summum de la crise née de l’assassinat de Norbert Zongo, le nom de Newton Ahmed Barry est cité dans une liste de personne à éliminer par des « soit disant bandits de grand chemin ». Nous sommes en 2001. La même année, l’ancien ministre ivoirien, Balla Kéita meurt mystérieusement au Burkina alors qu’il y était réfugié. Le ministre de la Sécurité et le chef d’Etat-major de la gendarmerie de l’époque accusent le Rédacteur en chef de « crime d’intelligence avec l’étranger ». Il est convoqué et auditionné pendant des heures puis relâché, sans suite. Selon ce dernier, l’objectif était de les intimider pour qu’ils n’enquêtent pas sur cette affaire. Cinq ans plus tard, en 2006, lorsque le juge d’instruction prononce le « non-lieu » dans l’affaire Norbert Zongo, L’Evénement contre-attaque. Il écrit : « Tous les faits, toutes les enquêtes sérieuses diligentés dans le cadre de ce dossier mettaient en cause François Compaoré ». Aussitôt, il est attrait devant les tribunaux et condamné à trois mois de prison avec sursis. Neuf ans après, François Compaoré est sous le coup d’un mandat d’arrêt international émis par la justice burkinabè dans le cadre de ce dossier pour « incitation à assassinat ».  Interpellé le 29 octobre 2017 à Paris et remis en liberté le 30 octobre, il a été placé sous contrôle judiciaire strict avec les obligations suivantes : « interdiction de quitter le territoire français, pointer tous les 15 jours au commissariat de son domicile, répondre aux convocations de la chambre de l’instruction ».

2014, Blaise Compaoré s’obstine à réviser l’article 37 de la constitution pour en supprimer la clause qui limite les mandats présidentiels à deux. L’Evénement s’y oppose et s’attire davantage les foudres du régime. En février, des individus font une intrusion nocturne au domicile du Rédacteur en chef. Lui était absent mais son gardien est sérieusement molesté. Toujours en 2014, au mois de mai, sa voiture est vandalisée et des effets emportés. Le 30 août 2015, le siège du journal est cambriolé. La direction lie cet acte à deux dossiers sensibles sur lesquels le canard investigue. Le premier est l’affaire Salifou Nébié, juge au Conseil Constitutionnel opposé à la modification de l’article 37, retrouvé mort mystérieusement en mai. Le second porte sur l’explosion de Laarlé du 15 juillet, un quartier populaire de Ouagadougou où habitent des dignitaires du régime, également opposés à la révision constitutionnelle. Au moment où le gouvernement parlait d’accident, L’Evénement parlait d’acte criminel au regard des premiers éléments d’informations qu’il avait pu réunir. Au cours du « vol perquisition en règle », le bureau du Rédacteur en chef est minutieusement fouillé. Son ordinateur, son téléphone portable et des dossiers sont emportés.

Les démêlés du journal avec les différents pouvoirs politiques qui se succèdent sont nombreux. Mais il reste fidèle à son serment de départ. Depuis le  25 juillet 2016, Newton Ahmed Barry est  président de la Commission électorale nationale indépendante, une structure pilotée par la société civile et les confessions religieuses. Son départ a créé un vide au niveau de L’Evénement mais une jeune équipe tient toujours allumée le flambeau. Le bimensuel est une référence nationale et jouit d’une bonne réputation qui va au-delà des frontières burkinabè. Du journal Le Reporter à Mutations en passant par le Courrier Confidentiel, les promoteurs et plusieurs de leurs journalistes y ont fait leurs classes.