Simple, disciplinée, appliquée, gracieuse. On pourrait aligner d’autres qualificatifs au sortir de ses deux derniers concerts à Yaoundé et à Douala en janvier dernier qu’on n’y arriverait pas. Ces soirs-là, Coco Mbassi a partagé avec ses fans et mélomanes accourus une de ces communions qui font de son pays le Cameroun une destination de choix pour la sainte Cécile, patronne des musiciens. La Coco qu’on a vu ces soirées-là relevait en effet de ces grands crus que l’on garde bien au chaud au fond de sa cave pour ne déguster que les jours historiques. C’est peut-être la raison qui a poussé les publics non seulement à répondre en masse, mais à reprendre en écho nombre de titres du répertoire qu’elle a offert à la postérité à travers trois albums aux succès incommensurables en son bercail comme on a pu le voir avec le dernier Joa.

Au sortir de la prestation de Yaoundé le 28 janvier à l’Institut Français du Cameroun (IFC), se lisait sur son visage cette satisfaction qui étreint tout sportif ayant vaincu maints périls dans sa longue marche vers le graal. Assaillie par une presse qui l’avait accompagnée toute la semaine durant et contribué au chorus du soir, elle trouva le souffle pour répondre aux interrogations qui tournaient pour l’essentiel sur cette réception pas gagnée d’avance pour un public difficile à convaincre. Ce soir-là, Coco devait sans doute ce souvenir des écueils qui ont longtemps retardé cette communion, même si elle n’en dit mot alors au cours des échanges. Son dernier spectacle à Yaoundé eut lieu en effet en décembre 2004 dans un Palais des congrès qui sonnait creux si l’on s’en tient à la critique de l’époque. Même à Douala le jeudi 2 décembre de la même année, elle eut droit à une coupure d’électricité quelques minutes seulement après avoir rejoint le podium de ce qui était alors le Centre culturel français Blaise Cendrars tout acquis pourtant à sa cause.

Souvenirs pénibles

Si ces souvenirs plutôt pénibles ne furent guère évoqués en cette nuit de janvier 2016, c’est que le plaisir d’être ainsi reconnue par de jeunes fans qui ne l’avaient jusqu’ici consommée que par le truchement de parents attentionnés sur «l’arrière-pays mental» de leurs rejetons pour reprendre une terminologie du poète camerounais Fernando d’Almeida récemment disparu. Souvenirs tristes pour lesquels nous ne serions pas complet si nous ne rappelions d’autres, postérieures certes, mais de la même veine. Beaucoup de mélomanes se souviennent en effet de la déconvenue subie par la compositrice et chanteuse lors de la soirée de clôture du festival de voix de femmes dénommé Masao lors de son édition de 2005. Où devant le refus de l’organisation de lui assurer son cachet, elle renvoya sa prestation à plus tard. Ou encore cette année 2014 où fut annoncé son come-back au Cameroun dans les IFC sans concrétisation.

Tout cela aurait pu la meurtrir et signer définitivement son désamour avec son pays natal. Qu’elle a quitté à 14 ans pour poursuivre ses études dans un lycée en France où elle avait vu le jour en 1969 avant de rejoindre le Cameroun avant son premier anniversaire. C’est vite oublier le terreau qui a porté le sang des Mbassi Manga ! Il faut en effet situer cette mentalité de dure à cuire dans ses origines. Notamment dans cette région du Cameroun où s’est jouée pendant plus d’une décennie l’avenir du Cameroun. C’est en effet dans le département du Moungo que partaient les revendications les plus acerbes, assorties de guerre civile et de tueries qui en étaient les corollaires récurrents et traumatisants pour une population gagnée depuis par un esprit de fronde. De Dibombari où proviennent ses parents, les historiens feront remarquer d’ailleurs que Mbanga, ville où le dernier dirigeant du mouvement rebelle dénommé Union des populations du Cameroun (UPC), interdit à l’époque par le pouvoir de Yaoundé aux mains d’un Ahmadou Ahidjo sans pitié, qui avait pour nom Ernest Ouandié, se rendit aux autorités policières après un rendez-vous manqué avec l’un des intermédiaires de Yaoundé dans la recherche de la paix.

Coco Mbassi. Photo: djzipflo2010/ Flickr
Coco Mbassi. Photo: djzipflo2010/ Flickr

Dibombari, terre de musique

Dibombari donc qui avant Coco a donné au monde le premier disque de diamant camerounais en France en la figure d’Ekambi Brillant dont le titre Elongui est devenu depuis 40 ans une chanson culte repris par les plus grands. Les mélomanes n’oublient pas que Dibombari est également la terre du chanteur de charme et arrangeur Tom Yom’s, emporté par un cancer en 2008, ou du bassiste Kool Bass établi à Paris. Tous de dignes ambassadeurs qui ont placé cette petite bourgade située à une trentaine de kilomètres de Douala sur la carte musicale du Cameroun et de l’Afrique. A son retour au Cameroun d’ailleurs, Constance Lydie Mbassi Manga grandit à Yaoundé auprès de ses parents qui lui donnent le virus de la musique et de la crainte de Dieu. Son père doyen de faculté à l’université de Yaoundé est certes rigoureux mais lui permet de savourer tous les dimanches la musique classique. Au chroniqueur français Patrick Labesse, elle confiait d’ailleurs en 2004 : «j’ai été bercée par les musiques que mes parents écoutaient. Ils avaient des goûts très éclectiques. Cela allait de Miriam Makeba, la chanteuse préférée de ma mère, au Messie de Haendel, que mon père mettait tous les dimanches». Les grands orchestres de jazz et les musiques urbaines à la mode au Cameroun comme le makossa n’étaient pas en reste. Et les vacances venues, elle suivait ses parents au village, à Dibombari, où les musiques traditionnelles prenaient le relais. Là-bas, elle participe aux soirées de contes des aèdes locaux, écoute son père jouer à la guitare plus souvent. Mais à l’écouter, la musique qui l’a le plus influencée reste celle de la chorale de l’église protestante. Ce d’autant plus que «Mon père, sa mère, sa tante, son frère chantaient très bien et j’ai certainement hérité d’eux ce don, développé ensuite grâce à l’écoute de toutes sortes de musiques», explique-t-elle.

A tel point qu’aujourd’hui, son style frise cette symbiose de tous ces échos qui la composent. Faisant d’elle à la fois une cantatrice et une poète dont les vers et les mélodies, à défaut d’envouter littéralement, promènent les mélomanes vers des rivages apaisants dans un monde en proie à la vitesse et à un fracas toujours plus assourdissant. Les derniers concerts au Cameroun auront été l’occasion de s’en rendre compte. Ce fût l’occasion d’explorer les rythmes de son Moungo des origines (pongo, ésséwé, belobo) dont les exécutions tendirent les bras à d’autres aires ethniques proches ou lointains comme le bikutsi du centre ou le bend skin de l’ouest du Cameroun. Le tout avec en fond ce gospel qui traverse ses compositions, construisant son identité musicale ; elle qui a passé cinq ans au sein de la chorale Les chérubins de son compatriote Georges Séba à Paris. Elle qui du temps du lycée à Yaoundé avait l’habitude de terrasser ses concurrents au chant avant les projections au cinéma Abbia.

Yaoundé en janvier dernier aura aussi été l’occasion de prendre conscience de ce que derrière cette voix comme voilée à son énoncé, qu’elle a gardé malgré l’âge, se cache une dame de poigne aux convictions inébranlables. Non seulement elle brava les couacs précédents sous le couvert de Mulato Entertainment, organisatrice de ces rencontres avec son public, mais plus encore elle en profita pour signifier aux autorités qu’elle était disponible pour partager son vécu. Vécu dont le moindre fait d’armes n’est pas, après le succès de son premier album Sépia en 2001, le refus de diluer ses compositions pour plaire aux majors qui la courtisaient alors. A tel point qu’elle dût produire avec son mari, dans ce qui s’appelle Conserprod, l’album suivant Siséa. Tout comme le dernier, Joa, dix ans plus loin, alors qu’il était prêt depuis longtemps. Une Coco qui ne cache pas son côté «Black Power». En 2004, elle se confiait ainsi, parlant des chanteuses noires, à Stéphane Tchakam dans les colonnes du magazine Ici les gens du Cameroun : «On ne doit pas nous manquer de respect et c’est à nous de réaliser des choses. Voyez Bill Crosby. J’aimerais un jour ouvrir des écoles pour la formation artistique des jeunes Africains».

Style épuré

Au sortir du concert de Yaoundé, le critique Joseph Owona Ntsama fit ce commentaire clair et juste au sujet du style Mbassi dans les colonnes du magazine camerounais Mosaïques : «la simplicité de Coco c’est aussi dans la structure mélodique de ses chansons que je l’ai ressentie : la tradition musicale africaine et la crainte de Dieu étant les bases incompressibles qui fécondent une inspiration que son époux et arrangeur Serge Ngando traduit en un univers sonore complexe. C’est ce qui explique ce climat particulier qui zappe toujours, et pour l’essentiel, entre une joyeuse exaltation mystique et une célébration pleine puissance de la musique avec ce chant sorti du tréfonds de son être que l’on a pu observer tout au long de ce spectacle fort couru». Une analyse qui résonne en écho d’une autre signée Roger Alain Taakam à la sortie de Siséa en 2004 dans les colonnes du quotidien Mutations : «La construction de ses chansons épouse les variations de cette voix unique sur laquelle viennent se poser des lignes épurées de contrebasse, des accords simples de piano et de guitare acoustique, la cadence sobre des cymbales caressées avec finesse et doigté. Et toujours cette voix qui nous parle, explore la religiosité des cantiques d’église, accompagné des orchestrations très jazzy et revient souvent au pays dans une ambiance enjouée de makossa authentique».

Coco Mbassi peforming live. Photo: photographer695/ Flickr
Coco Mbassi peforming live. Photo: photographer695/ Flickr

Un art qu’elle a réussi à accomplir avec son mari et non moins arrangeur attitré. Un Serge Ngando Mpondo, également fils de professeur d’université, qui a fait des études de musique classique au rayon contrebasse. Lors des concerts de Yaoundé et Douala en février dernier, il était présent sur la scène, derrière l’héroïne du soir qu’il contribue à faire briller. Lui qui en plus de jouer des lignes de basse sur une contrebasse mettait un point d’honneur à veiller sur l’orchestre tout en trépignant et en chantant quand le besoin se faisait sentir. Lui qui convola en justes noces avec sa dulcinée en avril 1994 après la rencontre en juin précédent dans un studio à Paris où Coco faisait les chœurs de l’album Bobé na bako de son idole Dina Bell dit Bazor, ambassadeur du rythme makossa du Cameroun devant l’éternel. Deux ans après ce mariage, Coco remporte le fameux prix Découverte RFI avec le titre «Munyengue mwa ndolo», composition d’un autre bassiste, Noël Ekwabi, originaire de Nkongsamba dans le Moungo ! Quelques années plus tard, tout en multipliant des états de service de choriste avec de grands noms comme les Touré Kunda, Salif Keita ou Manu Dibango, elle se signalera auprès du public camerounais à travers deux projets musicaux magnifiques. D’abord le double album du retour en grâce de la diva Anne Marie Nzié, Bedza ba dzo, réalisé à Paris avec un orchestre titanesque et des requins de studio de haut vol comme Mario Canonge, Brice Wassy ou Manu Dibango. Il y aura ensuite le projet «La bible du makossa» dont elle assurera le chœur et le chant dans les trois premiers volumes. Un projet porté par le guitariste camerounais Bobby James de Nguimé et qui consistait à revisiter les grands classiques camerounais à travers une écriture stylistique plus moderne. Coco partagera ainsi la vedette du chant féminin avec sa sœur Valérie Belinga avec un succès retentissant au bercail. Toutes choses qui prépareront l’arrivée de son premier projet personnel Sépia. Survenu après un passage au bercail lors de la première édition des Rencontres musicales de Yaoundé (REMY) en 1999 organisé par des promoteurs locaux avec le soutien de la coopération française.

Installée à Londres depuis une dizaine d’années avec son époux et ses deux enfants, Coco continue d’arpenter les festivals et les concerts tout en travaillant comme traductrice. Un juste retour pour celle qui aurait dû poursuivre dans le pays de Shakespeare ses études n’eût été le coût au-delà de la bourse parentale. Elle aura donc fait des études de médecine à Paris, un peu forcée par son père, avant de poursuivre en langues étrangères où elle se sentait mieux. Depuis, elle a fait du chemin avec 20 ans d’une carrière bien menée comme on a pu s’en apercevoir en janvier dernier. Et que ses aînés Aladji Touré et André Manga, deux bassistes au long cours et de renommée, ont tenu à saluer lors d’un intermède du concert de Yaoundé. Ce qui a ravi une Coco qui avait décidé, dans une forme de solidarité qui doit lui tenir à cœur, de donner carte blanche à la prometteuse Marie Lissom, vedette américaine dont la présence de Coco ne fût pas moindre dans sa prestation au chant sur des compositions personnelles. Preuve que la relève est là au cas où Coco voudrait désormais se consacrer à ses deux garçons Karl et Yanis. Ou alors si elle décidait enfin de se consacrer à la formation des jeunes.

Repères

Nom complet : Constance Lydie Mbassi Manga

28 février 1969 : naissance à Paris

1990 : sociétaire de la chorale Les chérubins de son compatriote Georges Séba

1994 : mariage avec Serge Ngando

1996 : lauréat des Découvertes RFI

1999 : participe aux Rencontres musicales de Yaoundé (REMY)

2001 : premier album Sépia (Tropical Music)

2003 : sortie de Siséa

20014 : sortie de Joa

2015 : concerts de come-back à Yaoundé et Douala

Mère de deux garçons